Light Lens Lab veut fabriquer son propre film noir et blanc : une annonce à prendre au sérieux
Light Lens Lab, c'est une marque que beaucoup de passionnés de Leica connaissent déjà pour ses répliques d'objectifs classiques, notamment la série EP-L reproduisant le look du Summilux et du 50mm f/1.1 Canon. Des optiques qui ont trouvé leur public, surtout chez les amateurs de rangefinders qui veulent ce rendu particulier sans payer le prix des pièces vintage. Mais en 2024, la compagnie a annoncé quelque chose d'inattendu : elle travaille à fabriquer son propre film photographique noir et blanc. Pas à distribuer une émulsion existante rebrandée, pas à commander du stock en vrac chez Kodak ou Ilford. Fabriquer, au sens propre, de l'émulsion.
C'est une annonce qui mérite qu'on s'y attarde, pas parce que le film est sur les tablettes demain, mais parce que ce qui est en train de se jouer ici est plus rare et plus difficile qu'il n'y paraît.
Ce que Light Lens Lab a publié jusqu'ici
La compagnie a partagé des mises à jour sur ses réseaux sociaux et via sa communauté en ligne, avec une transparence inhabituelle pour le secteur. On voit des photos de tests en grand format, du 8x10 et du 4x5, des images de leur laboratoire d'enduction, des comparaisons de plaques à différentes concentrations. Le ton est celui d'une équipe qui apprend en public et qui assume que le chemin est long.
Les défis nommés explicitement incluent l'uniformité de l'enduction d'émulsion, c'est-à-dire la régularité du dépôt de la couche sensible sur le substrat. C'est exactement là que beaucoup de projets similaires ont achoché. Obtenir une émulsion qui réagit bien à la lumière, c'est une chose. L'enduire de façon parfaitement homogène sur des kilomètres de base plastique, à la bonne épaisseur, sans bulle ni variation de sensibilité d'un bord à l'autre du film, c'est une autre affaire entièrement. Les fabricants établis comme Kodak et Ilford ont des décennies d'ingénierie propriétaire derrière leurs machines d'enduction, et ces connaissances ne sont pas documentées dans des manuels accessibles.
Light Lens Lab vise une commercialisation en 2026. Aucun prix n'a été annoncé, aucune sensibilité cible n'a été confirmée publiquement de façon définitive. Ce qu'on sait, c'est que les tests actuels se font en grand format, ce qui est logique : travailler en 8x10 permet de contrôler l'émulsion sur des surfaces importantes sans les contraintes mécaniques d'un transport 35mm ou 120. Le passage au format rouleau, quand il viendra, représentera une étape technique supplémentaire.
Fabriquer du film en 2025 : pourquoi c'est difficile
Il faut être honnête sur ce que représente la fabrication d'un nouveau film argentique. Ce n'est pas impossible, mais c'est un projet d'une complexité industrielle sérieuse, et les exemples récents le rappellent.
Ferrania, en Italie, a passé des années à reconstruire sa capacité de production après avoir récupéré des équipements d'une usine fermée. Malgré une campagne Kickstarter réussie et un soutien massif de la communauté, le chemin du prototype au film commercialisable a été beaucoup plus long et difficile que prévu. Le résultat, le P30 Alpha, est finalement sorti, mais avec des limitations et des retards que peu avaient anticipés.
Kosmo Foto Mono, Silberra, et d'autres marques qui ont émergé ces dernières années ne fabriquent pas elles-mêmes leur émulsion : elles s'approvisionnent chez des fournisseurs existants (principalement en Europe de l'Est) et confectionnent leur propre produit à partir d'un stock existant. C'est une approche tout à fait valable, et elle a permis d'augmenter la diversité de l'offre, mais ce n'est pas la même chose que développer une émulsion de zéro.
Light Lens Lab semble vouloir aller plus loin. Si leurs mises à jour sont représentatives de ce qu'ils font vraiment, ils travaillent sur la chimie même de l'émulsion, et pas uniquement sur le conditionnement. C'est plus ambitieux, et c'est aussi beaucoup plus risqué.
Ce que ça changerait concrètement pour la communauté
La question que les photographes argentiques devraient se poser n'est pas « est-ce que ce film va être bon ? » mais plutôt « est-ce qu'on a besoin d'un nouveau fabricant ? »
La réponse courte : oui, probablement.
L'approvisionnement en film argentique repose actuellement sur un nombre très limité de fabricants d'émulsion. Kodak Alaris, Ilford Photo, Fujifilm (qui a réduit son offre de façon significative), et quelques producteurs moins connus comme Foma en République tchèque ou Adox en Allemagne. Cette concentration est un risque réel. Quand Kodak a traversé sa période de faillite au début des années 2010, on a eu un aperçu de ce que pourrait signifier la perte d'un acteur majeur. Fujifilm a déjà discontinué plusieurs émulsions populaires sans préavis. La dépendance de la communauté mondiale à un petit groupe de fabricants est une vulnérabilité que les utilisateurs de film sentent chaque fois qu'un prix monte ou qu'une émulsion disparaît.
Un nouveau fabricant de film argentique qui développe sa propre émulsion, même modeste au départ, même imparfaite, représente une diversification de cette base. Ce n'est pas anodin.
Il y a aussi un angle géographique à considérer. Light Lens Lab est basé en Chine. La quasi-totalité de la production de film argentique actuelle est concentrée aux États-Unis, au Royaume-Uni, en République tchèque et en Allemagne. Un fabricant asiatique crédible ouvrirait de nouvelles chaînes d'approvisionnement et, potentiellement, des prix différents sur certains marchés. C'est spéculatif pour l'instant, mais ce n'est pas sans intérêt.
Les raisons de tempérer l'enthousiasme
Rien dans cette annonce ne garantit que le film de Light Lens Lab sera bon, abordable, ou même commercialisé à temps. Les obstacles sont réels et documentés.
L'uniformité de l'émulsion affecte directement la latitude de pose et la cohérence des résultats d'un tirage à l'autre. Un film dont la sensibilité varie de façon imprévisible sur la longueur du rouleau crée des problèmes réels en développement. Et ces variations peuvent être subtiles, invisibles jusqu'à ce qu'on commence à comparer des tirages en chambre noire ou des scans numérisés côte à côte.
La stabilité à long terme de l'émulsion est un autre facteur. Un film doit se conserver correctement à des températures normales, ne pas voiler prématurément, et répondre de façon prévisible à une gamme raisonnable de révélateurs. Concevoir une émulsion qui satisfait tout ça en même temps n'est pas un projet de quelques mois.
Enfin, et c'est peut-être le défi le plus sous-estimé : la transition du grand format au film rouleau impose des contraintes mécaniques complètement différentes. Le film doit survivre à l'enroulement, au transport dans une caméra avec un mouvement mécanique rapide, aux variations de tension lors du déroulement en conditions froides. Ces contraintes ne sont pas testées en travaillant uniquement sur des plaques 8x10.
Pourquoi cette démarche mérite qu'on la suive
Même si le film de 2026 ne répond pas à toutes les attentes, même s'il sort en retard ou avec des limites au départ, la démarche de Light Lens Lab a quelque chose d'utile pour la communauté. C'est une démonstration que la fabrication de pellicule argentique n'est pas réservée aux géants industriels du siècle dernier. D'autres projets similaires, comme celui de Film Ferrania ou les expériences d'ateliers artisanaux comme les plaques au collodion humide, montrent que des équipes restreintes peuvent développer des émulsions viables quand elles ont les ressources et la patience nécessaires.
Light Lens Lab a prouvé avec ses objectifs qu'ils savent mener un produit complexe jusqu'à la commercialisation. Ce n'est pas une garantie de succès en chimie photographique, mais c'est mieux que rien comme antécédent.
Ce que la communauté peut faire concrètement, c'est suivre leurs mises à jour avec un regard critique, pas sceptique ni naïvement enthousiaste. Demander des données : quelle sensibilité, quel grain, quels révélateurs compatibles, quels formats disponibles au lancement. Et si le film arrive effectivement en 2026, tester sérieusement avant de se prononcer, en le développant avec des révélateurs connus comme le HC-110, le D-76 ou l'Ilfosol 3, et en comparant les résultats avec des émulsions établies.
Un nouveau fabricant de film argentique, c'est une bonne nouvelle potentielle. Mais c'est encore de la chimie en test sur des plaques grand format. La distance entre les deux est réelle.
Pour aller plus loin
Si cette annonce vous donne envie de mieux comprendre la chaîne qui va de l'émulsion au négatif, voici quelques pistes concrètes.
Le livre The Film Developing Cookbook de Steve Anchell et Bill Troop reste une des meilleures introductions à la chimie des révélateurs, avec des explications claires sur la façon dont les agents révélateurs interagissent avec différentes structures d'émulsion. Utile pour comprendre pourquoi tous les films ne répondent pas de la même façon aux mêmes produits.
Du côté des révélateurs à avoir sous la main pour tester un film inconnu, le HC-110 de Kodak est un bon point de départ : dilution variable, résultats prévisibles, et une longue documentation communautaire sur des émulsions variées. Le Rodinal (ou ses équivalents comme le R09 d'Adox) est également utile pour des tests en dilution extrême qui révèlent le grain naturel d'une émulsion.
Enfin, Filmdev.org recense des milliers de combinaisons film/révélateur avec les temps et températures soumis par des photographes. Quand un nouveau film comme celui de Light Lens Lab arrivera sur le marché, c'est là que les premières données communautaires vont s'accumuler. Créez un compte maintenant si vous n'en avez pas.